Ma toute première participation à la COP de la CITES en tant que communicateur, environnementaliste et Ouest-Africain

Ma toute première participation à la COP de la CITES en tant que communicateur, environnementaliste et Ouest-Africain
September 3, 2019 1:05 pm Blog

Dans son livre intitulé Influence: The Psychology of Persuasion, Robert Cialdini (Ph.D), explique le pouvoir de la réciprocité dans le contexte du plaidoyer, et illustre l’expression courante « Une bonne action en mérite une autre ». L’auteur donne des exemples fascinants décrivant combien les personnes se sentent obligées de retourner les faveurs qui leur ont été faites. Depuis que j’ai lu ce livre, il y a environ quatre ans, j’ai eu recours à plusieurs déclics comportementaux que l’auteur mentionne, dont la réciprocité, dans le cadre de mon activité professionnelle. Pour autant, je ne l’ai jamais vue tant utilisée que lors de la 18e Conférence des Parties à la CITES (COP18 de la CITES) à Genève, en Suisse. Avant d’entrer dans le vif du sujet, laissez-mois vous résumer ce qu’est la CITES.

La CITES est la Convention sur le Commerce International des Espèces de Faune et de Flore sauvages menacées d’extinction. Comme le laisse entrevoir le nom, elle traite de la régulation du commerce des espèces sauvages dans 183 pays-membres (pays et unions régionales comme l’Union européenne). Lors de chaque conférence, les Parties abordent débattent et décident d’apporter des amendements au règlement de la CITES et aux niveaux de protection qu’elle confère, et dans certains cas le statut de chaque espèce est réexaminé, l’une après l’autre. Il arrive que ces délibérations aboutissent à la mise aux voix des propositions, et c’est alors que la science, les faits, les nombres et, vous y attendiez, la réciprocité, entrent en jeu. Essentiellement, la loi de la réciprocité sous-entend que si vous accomplissez une bonne action pour moi, je vous le rendrai en faisant de même pour vous. Vous voyez maintenant comment cette formule s’applique lorsqu’il s’agit de voter. Ce n’était pas toujours fait de manière aussi directe que « si vous votez pour moi, je voterai pour vous ». Cette méthode était sans doute le moyen le plus puissant d’user de la réciprocité pendant la COP, mais de temps en temps l’intervention était plus subtile, comme dans le cas où un pays « extérieur » se prononçait en faveur d’une proposition avant la tenue du vote. D’autres fois, c’était une partie qui prenait le temps, malgré son emploi du temps bien chargé, d’assister à l’évènement parallèle d’une autre partie. Dans de nombreux cas, cela se faisait simplement en offrant aux gens des souvenirs accompagnés d’un petit message les encourageant à voter en faveur d’une  proposition, ou comme invitation à un évènement parallèle. Jusque-là, je ne m’étais jamais rendu compte que les souvenirs avaient autant de pouvoir. Une loutre d’Asie empaillée – une invitation à un évènement parallèle – fut le premier cadeau que je reçus (et, en raison de cette invitation, le premier évènement parallèle auquel je me suis rendu). Les loutres d’Asie ne se trouvent nulle part en Afrique de l’Ouest, donc je vous demande de m’expliquer pourquoi j’ai sauté de joie lorsque la nouvelle s’est répandue que la proposition de les inclure dans la liste procurant la plus haute protection avait été acceptée. C’était la réciprocité qui entrait en jeu. Mais ce n’était pas qu’un acte. C’était aussi un jeu basé sur des nombres.

Gros plan d’une girafe en peluche
L’un des nombreux souvenirs que j’ai recueillis pendant les évènements parallèles.

 

Comme j’aime bien les chiffres, j’étais fasciné de voir comment on utilisait et manipulait les statistiques pour prouver un point. Par exemple, ceci s’est produit lors de sessions de comités où l’Afrique du Sud justifiait sa proposition d’accroître le quota d’exportations de parties du lion d’Afrique, et des trophées de chasse de cet animal du fait que les populations de lions avait en fait augmenté dans le pays au cours des ans, une assertion qui serait intéressante si elle était vraie. Et effectivement, cette affirmation s’est transformée en réalité. C’est-à-dire que c’est un fait jusqu’à ce que vous creusiez un peu plus profondément. Une recherche sur Google m’a révélé que la population du lion en captivité en Afrique du Sud avait en effet augmenté, mais que celle des lions à l’état sauvage avait diminué au fil des ans. Le dernier livre de l’auteur Hans Rosling, Factfulness, m’a quelque peu appris à pousser plus loin mes recherches pour trouver ce que cachaient les nombres et à remettre les choses dans leur contexte. Ces moments sont les points forts de mon expérience en tant que communicateur et professionnel de marketing.

Personnes assises dans une salle en train de regarder une présentation PowerPoint.
Présentation par Interpol pendant l’un des évènements parallèles. Celui-ci portait sur l’Operation Thunderball, une opération de proportion mondiale mise en œuvre en 2019 qui a conduit à plusieurs milliers de saisies de marchandises illicites tirées d’espèces sauvages.

 

Pour l’environnementaliste spécialisé en écologie que je suis, les évènements parallèles m’ont fait revivre mes jours à l’université – mais sans avoir à passer d’examens. On me bombardait d’informations et de points de vue dont j’ignorais l’utilité. L’évènement sur la conservation et le commerce des girafes m’a marqué ; j’y ai appris leur processus de reproduction et en quoi il avait une incidence sur la suspension de la croissance de la population. Un autre évènement intéressant concernait la protection des vautours et d’autres charognards, et le rôle important qu’ils jouaient dans la réduction de la propagation de maladies. Néanmoins, pour moi, le clou de ces programmes en marge de la conférence était notre propre évènement intitulé Faire usage des outils et technologies pour l’application des lois régissant les espèces sauvages, où un co-partenaire (APOPO) a donné des bribes d’information sur la façon dont les rats géants à bajoues d’Afrique étaient dressés pour flairer les marchandises illicites, tirées des espèces sauvages, aux points d’entrée et de sortie des pays. C’était vraiment fascinant !

Personnes regardant une présentation PowerPoint.
Présentation par APOPO pendant notre évènement parallèle sur l’usage des outils et technologies pour l’application des lois régissant les espèces sauvages.

 

En tant que Ouest-Africain, et fier de l’être, j’ai eu plaisir à observer les États-membres de la CEDEAO unir leurs voix pour soumettre conjointement et obtenir le soutien qu’ils recherchaient à leurs propositions visant à accroître la protection d’espèces sauvages comme la girafe, la grue couronnée, la guitare à taches, la guitare géante, l’holothurie à mamelles et le requin-taupe bleu. C’était une source d’inspiration d’entendre leurs avis bien arrêtés, s’opposant au déclassement du rhinocéros blanc du Sud en Namibie et Eswatini. Par ailleurs, j’ai beaucoup appris sur les avis de commerce non préjudiciables et j’ai découvert dans quelle mesure ils constituaient la base et la justification du marché commercial légal des espèces sauvages. Les avis de commerce non préjudiciables sont les conclusions tirées par les autorités scientifiques en vue de prouver que l’exportation de spécimens d’une espèce n’aura pas d’impact négatif sur la survie de l’espèce dans son habitat naturel.

Par le biais de témoignages relatés par les Parties ouest-africaines, j’ai appris comment le commerce légal de certaines espèces servait d’écran de fumée pour le commerce illégal de ces mêmes espèces, et ce d’après les évaluations des menaces sur la biodiversité réalisées dans certains de ces pays. C’était la première COP de la CITES à laquelle j’assistais, mais d’après ce que j’ai entendu dire par des personnes plus chevronnées en la matière, c’était la première fois que l’Afrique de l’Ouest se faisait entendre de la sorte. Jamais auparavant les Parties ouest-africaines n’avaient-elle repoussé avec une telle fermeté le déclassement de certaines espèces préoccupantes, comme l’éléphant d’Afrique. Je dirais qu’avec la présence des pays ouest-africains, la CEDEDAO s’est trouvée sur le pied de guerre pour plaider en faveur de la protection des espèces sauvages. Cela m’étonnerait que cette ligne soit approuvée par les éditeurs de ce document.

La volonté des Ouest-Africains était surréelle et passionnante. Je me demande désormais ce qu’il adviendra par la suite. Lorsque je pense à la formation des experts de la faune à l’échelle de la région, à la finalisation de la Stratégie ouest-africaine visant à lutter contre la criminalité liée aux espèces sauvages qui se fera les mois prochains, ou encore aux prochains programmes de formation du personnel des aéroports et des douanes en Afrique de l’Ouest, je suis confiant que toutes ces initiatives et d’autres se complèteront pour garantir que les ressources naturelles sont protégées, restaurées et utilisées de manière durable au sein de la région et sur le continent. Si j’ai la chance d’assister à la prochaine conférence, j’espère y entendre des témoignages faisant état du progrès exponentiel accompli à cet égard. Dans cette perspective, cette histoire serait à suivre et se poursuivrait dans la Partie II de cette publication.

Une personne sur une passerelle.
L’auteur, posant pour une photo, en chemin vers le centre de conférence.

 

Texte d’Edudzi Nyomi, Spécialiste des Communications pour le Programme pour la Biodiversité et le Changement Climatique en Afrique de l’Ouest (WA BiCC).